Maestro (Al-Kalam.fr)
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@OrpheeDuNeoulf

29 تغريدة 62 قراءة Feb 13, 2025
#Thread 🧶 : Une fable chrétienne dans le Coran
Bonjour à tous ! Dans ce thread, on va explorer le récit des compagnons de la caverne dans la sourate 18.
L’histoire est bien connue : plusieurs jeunes compagnons persécutés à cause de leur foi en Allâh trouvent refuge dans une caverne. Ils s’endorment pendant 309 ans avant de se réveiller miraculeusement.
Le Coran présente le récit comme un fait historique. En réalité, il s’agit d’une légende chrétienne inventée de toutes pièces par un évêque de l’Antiquité : la légende des Dormants d’Ephèse.
Dans ce thread, qui repose exclusivement sur la recherche historique (plus d’une cinquantaine de références citées à la fin), nous allons montrer les similitudes entre la légende et le récit coranique.
Nous verrons également que la légende, loin d’être un fait historique, plonge ses racines dans un vieux fond mythologique.
PS : le thread sera long, mais si vous allez jusqu’au bout, votre vision sur les origines du Coran va probablement changer !
📕 Résumé de la légende des Dormants d’Ephèse
Commençons par résumer brièvement la légende :
Sous le règne de l'empereur Dèce (248-251), des jeunes chrétiens persécutés pour leur foi se réfugient dans une caverne. L'empereur fait murer l'entrée, et les compagnons s’enforment à l’intérieur durant plusieurs siècles.
Ils se réveillent sous le règne de Théodose (408-450) en croyant n'avoir dormi qu'une seule nuit. L'un d'eux sort de la caverne et découvre que la ville est désormais chrétienne.
Leur histoire se répand, et un vieux sage les reconnaît, confirmant le miracle de leur résurrection.
Les historiens ont reconnu depuis longtemps que le récit coranique s’inspire de la légende des Dormants d’Ephèse.
Sidney Griffith souligne ainsi « une coïncidence remarquable de mots, d’expressions ou de détails narratifs » entre le Coran et la légende.
C’est ce que nous allons voir un peu plus loin.
🔗 Origines et transmission de la légende (1/2)
Selon la majorité des historiens, la légende a été composée au 5e siècle en grec par l’évêque Etienne d’Ephèse. Elle a d’abord circulé sous la forme d’un conte oral avant de faire l’objet de nombreuses traductions.
Elle se diffuse au Proche-Orient avec la recension syriaque de Jacques de Saroug (mort en 521) qui constitue la plus ancienne version écrite de la légende. Grégoire de Tours (mort en 594) offre rapidement une version latine de l’histoire. Le pèlerin Theodosius, qui visita le tombeau des dormants à Ephèse vers 530, évoque leur histoire dans son guide de pèlerinage. Le chroniqueur Denys de Tell-Mahré mentionne également la légende à partir d’un texte syriaque du 5e siècle.
Au total, on possède plus de 200 manuscrits anciens en syriaque, latin, grec, éthiopien, arabe et arménien. Le plus ancien est conservé au musée de Saint-Pétersbourg et date du 5e/6esiècle.
Sidney Griffith note que la légende circulait avant l’islam chez les chrétiens arabophones, que ce soit à Najrân (Yémen) ou en Syrie-Jordanie. La légende est également bien connue chez les moines syriaques, qui la mentionnent dans leurs sermons.
Au vu de la large diffusion dont elle a fait l’objet, il n’y a aucune difficulté à expliquer comment elle est parvenue aux milieux producteurs du Coran.
Mais parmi les nombreuses versions de la légende en circulation, laquelle constitue la source la plus probable du Coran ? Thomas Eich a montré que cette source se trouve dans une version palestinienne de la légende.
Michel Tardieu explique de son côté que le récit coranique « représente la strate de la légende la plus proche de l’environnement culturel païen où elle a pris corps en tant que conte de tradition orale ».
🔗 Origines et transmission de la légende (2/2)
Une autre question se pose : qu’est-ce qui a poussé l’auteur de la légende à inventer l’histoire des dormants ? En effet, créer un récit est rarement un acte gratuit. Il vise en général à répondre à un besoin / un objectif donné. Dans le cas de la légende des Dormants, il est bien établi que l’objectif de son auteur était de prouver la résurrection des corps.
Mettons un peu de contexte : dans l’Antiquité, plusieurs courants jugés « hérétiques » avaient remis en cause la résurrection des corps. Ces courants s’appuyaient sur la doctrine d’Origène, un théologien du début du christianisme qu’on accuse d’avoir professé que seule l’âme (et non le corps) ressuscitait. Cela provoqua d’intenses débats tout au long de l’Antiquité (c’est la fameuse « controverse origéniste »).
Une chronique syriaque signale par exemple au 5e siècle la présence d’un groupe d’hérétiques niant la résurrection.
Voulant éviter que les idées origénistes ne gagnent du terrain, l’auteur de la légende des Dormants d’Ephèse a créé une histoire édifiante pour prouver la préservation des corps des dormants durant leur sommeil et leur résurrection. Soulignons que certaines versions de la légende mentionnent directement les groupes « hérétiques » à laquelle elle entend répondre.
De façon intéressante, le théologien syriaque Babaï le Grand au 6e siècle cite l’histoire des dormants pour réfuter ses adversaires qu’il accuse de nier la résurrection. Or, c’est exactement ce que fait le Coran ! Car en effet, il ne faut pas croire que les rédacteurs du Coran s’adressent à des païens. Il semble bien plutôt que ceux qui nient la résurrection dans le Coran appartiennent à l’un de ces groupes hérétiques.
A titre d’exemple, la Chronique nestorienne mentionne au 6esiècle « l’hérésie des Arabes », dont les membres nient la résurrection. C’est sans doute dans un contexte de débats sur la résurrection dans les milieux chrétiens syriaques et arabophones qu’il faut situer la composition de certains textes coraniques.
Un tout dernier point avant de passer à l’analyse comparative : celui des origines mythologiques de l’histoire des Dormants d’Ephèse.
Comme on va le voir, la légende plonge ses racines dans un vieux fond mythologique. Elle emprunte à de nombreux thèmes issus du folklore du pourtour méditerranéen.
Maintenant qu’on a vu les bases, place à l’analyse !
👬 Les compagnons
Commençons par le commencement avec les protagonistes de l’histoire. Dans la légende comme dans le Coran, ces derniers partagent les mêmes traits : ce sont des jeunes compagnons qui sont opprimés à cause de leur foi au Dieu unique.
Dans la tradition chrétienne, les jeunes dormants sont connus par leurs prénoms. Il s’agit de Maximus, Malcus, Martinianus, Dyonisuis, Jean, Sérapion et Constantin.
En revanche, le Coran les anonymise. C’est un phénomène courant dans le texte coranique, où peu de noms sont cités. Eve est par exemple appelée simplement « la femme d’Adam » tandis qu’Abel et Caïn sont appelés « les deux fils d’Adam ».
Concernant leur nombre, les différentes versions de la légende divergent : la plupart parlent des sept dormants (chiffre magique par excellence) mais d’autres évoquent quatre ou même huit compagnons. Le Coran semble au courant de ces divergences. On peut y lire :
Ils diront : « ils étaient trois et le quatrième était leur chien ». Et ils diront en conjecturant sur leur mystère qu’ils étaient cinq, le sixième étant leur chien et ils diront : « sept, le huitième étant leur chien ». Dis : « Mon Seigneur connaît mieux leur nombre. Il n’en est que peu qui le savent ».
Cela dit, le Coran ne tranche pas sur la question et laisse le mystère entier. Un détail intéressant a été notifié par l’historienne Geneviève Gobillot : en additionnant tous les chiffres mentionnés dans le passage coranique ci-dessus (3+4+5+6+7+8), on arrive à la somme de 33.
Or, selon la tradition chrétienne, 33 correspond à l’âge de la mort et de la résurrection de Jésus. Il peut bien sûr s’agir d’une simple coïncidence numérique, mais compte tenu de la forte affinité du récit avec le thème de la résurrection en général, il n’est pas à exclure qu’on ait affaire ici à un acte délibéré de la part du ou des auteurs du texte.
Al-Raqim : un mot inconnu dans le Coran ?
Le Coran parle des « compagnons de la caverne et d’al-raqim ». Mais que signifie au juste « al-raqim » ? Le sens de ce terme, qui n’apparait qu’ici dans le Coran, a turlupiné les exégètes musulmans comme les historiens modernes.
Côté exégètes, plusieurs sens ont été proposés : il s’agirait du nom du chien qui accompagnait les dormants, du nom de la caverne ou de la région où est située la caverne, ou bien encore al-raqim signifierait « tablette » ou « inscriptions ».
Le savant al-Tabari rapporte dans son monumental commentaire du Coran :
« La plus vraisemblable de ces indications à propos ďal-raqim est qu’il désigne une tablette, ou une pierre ou quelque support d’un texte écrit. Les chroniqueurs ont indiqué qu’il s’agit d’une tablette sur laquelle ont été consignés les noms et l’histoire des gens de la caverne lorsqu’ils s’y réfugièrent ; cette tablette, a-t-on ajouté, a été conservée dans la bibliothèque du roi, ou, selon une autre version, placée sur le seuil de la caverne ».
On va revenir sur cette interprétation, mais déjà, une remarque s’impose : le fait que les commentateurs musulmans ne comprennent pas le terme (comme le montrent les divergences à son sujet) est significatif. Et ce d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une exception, mais ce sont bien des centaines d’exemples de mots, d’expressions, de versets, voire de sourates entières dont le sens échappe aux commentateurs musulmans.
Cela témoigne du fait qu’il y a une rupture dans la transmission du texte coranique, qui elle seule explique pourquoi le sens de certains passages se sont perdus en cours de route.
🖇️ L’hypothèse Pétra
Du côté des historiens, plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer le sens de « al-raqim ».
Dans un article, Mehdy Shaddel avance que la racine RQM renvoyait dans l’Antiquité au nom sémitique de Pétra, l’ancienne capitale du royaume nabatéen (Jordanie actuelle). Ainsi, le Coran proposerait une version locale, arabisée, de la légende des dormants, en la resituant à Pétra.
L’hypothèse est intéressante mais pas tout à fait convaincante, notamment parce que la ville de Pétra cesse d’être mentionnée dans les sources à partir du 6e siècle.
Une autre hypothèse est proposée par James Bellamy. Pour lui, le texte du Coran nous est parvenu sous une forme altérée, ce qui affecte le sens de certains mots. Ainsi, il propose de corriger le texte en lisant non pas « al-raqim » mais « al-rudûd », qui signifie « les dormants ».
Pour Sidney Griffith, la racine RQM renvoie à la notion d’écriture, et « al-raqim » signifie simplement « tablettes » ou « inscriptions ». On a vu que c’était déjà une des interprétations musulmanes. Celle-ci se trouve renforcée du fait que la légende mentionne bel et bien une tablette sur laquelle était inscrits les noms des compagnons.
On lit par exemple dans le manuscrit Cambridge Syr. Add. 2020 :
« Ecrivons le témoignage de ces confesseurs sur des tablettes de plomb et mettons-(les) dans un coffre de cuivre que nous scellerons avec des sceaux d’argent ; (ensuite) elles seront posées secrètement à l’intérieur avec ceux qui fermeront l’entrée de la caverne. »
La caverne
Parlons maintenant de la caverne. C’est le lieu où les jeunes compagnons décident de se réfugier dans la légende comme dans le Coran. Mais au fait, que savons-nous sur cette fameuse caverne ? Et pourquoi l’auteur de la légende en a fait le lieu de refuge des compagnons ?
Selon la plupart des versions de la légende, la grotte se situe à Ephèse, en Turquie actuelle. Ephèse est une cité emblématique du paganisme antique, et par ailleurs l’un des berceaux du christianismes.
Aujourd’hui, il ne reste que des vestiges de l’ancienne cité. Les turcs habitent la ville voisine de Selçuk qui repose essentiellement sur le tourisme lié à Ephèse.
Concernant la caverne en question, il s’agit d’une ancienne grotte de Pan, le fameux dieu barbu aux pattes de bouc.
Autrefois, les Ephésiens s’y rendaient pour emmurer vivante une jeune fille à la virginité douteuse. Si le son mélodieux de la flûte de Pan résonnait, c’est qu’elle était innocente, et donc libérée.
Dans le cas contraire, ses cris trahissaient sa faute, et le dieu cornu s’occupait d’elle !
La caverne n’est pas un lieu choisi au hasard. Dans de nombreux mythes de l’Antiquité, elle représente le lieu de la renaissance et de la régénération du héros. C’est le lieu des expériences mystiques et initiatiques, et de la rencontre entre l’homme et le divin.
C’est là que les poètes et les prophètes viennent trouver leur inspiration. Le jeune berger Epiménide s’endort dans une caverne pour une durée de 57 ans. A son réveil, il devient l’un des poètes les plus talentueux.
Dans la tradition musulmane, la caverne est le lieu de l’investiture prophétique de Muhammad, car c’est en ce lieu qu’il reçoit la première visite de l’ange Gabriel. Précisons au passage que ce récit légendaire a de nombreux précédents dans la littérature chrétienne, en particulier dans les Vies des Saints, dans lesquelles on trouve de nombreuses légendes au sujet de la rencontre, dans une caverne, entre un moine et un ange. Mais ce n’est pas le sujet du jour !
Enfin, la caverne est le lieu de refuge par excellence. David fuyant le roi Saül ne s’est-il pas réfugié dans une caverne selon la Bible ? Les légendes talmudiques postérieures y rajouteront une scène mythique dans laquelle une araignée tisse sa toile à l’entrée de caverne. Les soldats de Saül y passent devant sans se douter que David est à l’intérieur.
Certains l’auront compris, on retrouve exactement la même histoire au sujet de Muhammad fuyant les Quraychites dans la littérature musulmane.
Une légende sur l'apôtre Jean
Une légende chrétienne raconte que l’apôtre Jean ne fut pas tué comme l’affirme la tradition chrétienne, mais qu’étant pourchassé par les gens d’une certaine ville, il se réfugia dans une montagne.
Comme le souligne David Sidersky, ici la montagne peut faire penser à une caverne. De plus, la scène se déroule précisément à Ephèse. Sans dire évidemment qu’il s’agit d’une source de la légende on trouve néanmoins plusieurs points communs :
1/ Le mythe du héros persécuté pour sa foi
2/ Le héro se réfugie dans une montagne / une caverne
3/ La scène se déroule à Ephèse
Le Mythe de l'Aîon
Michel Tardieu rapproche la légende d’un autre mythe : celui de l’Aîon, qui constitue selon lui « le support décisif » de la légende.
Dans la mythologie grecque, Aîon est le dieu du temps infini, qui réside dans la caverne de l’éternité. Le poète Claudien, qui vécut au 4e siècle, nous en livre un poème dont voici l’extrait :
« Dans une région lointaine et inconnue, inaccessible à notre race, presque interdite aux dieux eux-mêmes se trouve le sombre endroit d’où sont issues les années, la caverne de l’Éternité, du sein de laquelle s’envolent les siècles, et où ils retournent. […] La nature assise devant la porte, garde l’entrée […] ».
Point intéressant : dans la mythologie coranique, la nature qui garde l’entrée de la caverne est symbolisée par le chien. On y reviendra très longuement un peu plus loin.
Conclusion de cette partie :
dans l’Antiquité, la caverne symbolise la renaissance du héros, le temps infini, le renouvellement de la vie et le lieu de rencontre entre l’homme et le divin. Il n’est pas étonnant que de nombreux mythes, donc celui des dormants d’Ephèse, se déroulent en son sein.
😴 Le mythe du "héros dormant"
On va parler maintenant d’un autre thème éminemment important : celui du sommeil miraculeux. Car en effet, le Coran et la légende des Dormants d’Ephèse s’accordent sur le fait que les compagnons ont dormi pendant très (très) longtemps dans la caverne. Une durée qui défit toutes les lois de la nature, à savoir plusieurs siècles.
On a donc affaire à un mythe très répandu dans l’Antiquité, que les historiens appellent le mythe du « héros dormant » (sleeping heroes), dans lequel un héros est plongé dans un sommeil miraculeux avant de se réveiller. Souvent, il s’agit d’un héros rédempteur pour une nation ou un groupe religieux.
Les exemples de « héros dormants » sont très nombreux dans l’espace indo-européen. Le plus connu est sans doute celui du roi Arthur. Comme chacun sait, Arthur est plongé dans un long sommeil sur l’île d’Aval avant de reprendre son épée Excalibur.
Un point intéressant à noter concerne l’étymologie du nom Arthur. Ce nom provient en effet du grec « arctos », qui signifie « ours ». Outre le fait que l’ours, dans l’imaginaire européen, a longtemps été le roi des animaux avant d’être supplanté par le lion, la nature lui impose (à l’ours) une hibernation cyclique dans une caverne, ce qui n’est pas sans faire penser à nos dormeurs d’Ephèse. Manifestement, on touche à quelque chose intéressant.
Alors évidemment, il ne s’agit pas de dire qu’il existerait un lien entre la légende du roi Arthur et la légende des Dormants d’Ephèse (que ce soit clair : ce n’est pas le cas), mais bien plutôt que ces deux récits puisent dans un fonds mythologique très ancien dans l’espace indo-européen, qui relie le héros dormant à la caverne.
Aristote et les héros de Sardaigne
Dans un article passionnant, l’historien Pieter van der Horst a montré que la légende des Dormants d’Ephèse prend appui sur de nombreux mythes de « héros dormants » qui circulaient dans l’espace indo-européen.
On ne va bien sûr pas tous les citer, mais voici quelques exemples :
Déjà Aristote mentionne dans ses Physiques le mythe suivant :
« Maintenant le temps n’existe pourtant pas sans le changement ; en effet, quand nous ne subissons pas de changements dans notre pensée, ou que nous ne les apercevons pas, il ne nous semble pas qu’il se soit passé du temps ; c’est la même impression qu’ont à leur réveil les gens qui, d’après la fable, ont dormi à Sardes auprès des héros : ils relient, en effet, l’instant d’avant à celui d’après et en font un seul, effaçant l’intervalle parce qu’il est vide de sensation ».
Ici, Aristote fait référence à un mythe ancien rapporté également par Diodore de Sicile. Le mythe raconte que la Sardaigne avait été envahie par les fils d’Héraclès et des Tespiades.
A la mort des héros, leurs corps furent préservés, ce qui laissait croire qu’ils étaient simplement plongés dans un sommeil profond. La légende raconte que les Sardes qui allaient dormir auprès de leurs corps étaient eux aussi plongés dans un profond sommeil.
Et, à leur réveil, Aristote rapporte qu’ils n’étaient pas conscients du temps passé, « effaçant l’intervalle ». Cela n’est pas sans rappeler la remarque d’un des compagnons, dans le Coran, qui dit à ses camarades : « Nous avons demeuré un jour ou une partie d’un jour ».
On y reviendra longuement.
Autre mythe, celui du sommeil miraculeux d’Epiménide, dont on a parlé plus haut. Le poète Diogène Laërce raconte à son sujet :
« Il était originaire de Gnosse, en Crète ; mais comme il laissait croître ses cheveux, contrairement à l’usage de sa patrie, il ne paraissait pas être de ce pays. Son père l’ayant un jour envoyé aux champs chercher une brebis, il s’écarta du chemin, sur le midi, et entra dans une caverne où il dormit cinquante-sept ans. À son réveil, il se mit à chercher autour de lui sa brebis, croyant n’avoir dormi que peu de temps, et, ne la trouvant pas, il retourna aux champs. Tout y avait changé de face ; la propriété avait passé en d’autres mains. Étonné, hors de lui, il revient à la ville ; il entre chez lui et trouve des gens qui lui demandent qui il est. Enfin il rencontre son plus jeune frère, déjà vieux, et apprend de lui toute la vérité ».
Citons également un texte très important, les Paralipomènes de Jérémie, écrites vers le 2e siècle. Dans ce texte, le héros Abimélec insiste impuissant à la destruction du temple de Jérusalem par les Chaldéens. Nous lisons :
« Abimélec, quant à lui, a pris les figues sous un soleil brûlant, alors quand il a trouvé un arbre, il s’est assis sous son ombre pour se reposer un peu. Et quand il posa sa tête sur le panier de figues, il s’endormit, s’endormant pendant soixante-six ans sans se réveiller de son sommeil. Et puis, se levant de son sommeil, il a dit : « J’ai dormi à l’aise pendant un moment, mais ma tête est lourde parce que je n’ai pas été satisfait de mon sommeil. » Puis, découvrant le panier de figues, il les trouva distillant du lait. Et il dit : « J’aimerais dormir encore un peu, parce que ma tête est lourde ; mais j’ai peur de m’endormir et de me réveiller tard et que mon père Jérémie me méprise […]. Alors, je me lèverai et je marcherai sous le soleil brûlant […]. Il se leva donc, prit le panier de figues, le jeta sur ses épaules et se dirigea vers Jérusalem, mais il ne la reconnut pas, — ni sa maison, ni sa propre place —, ni ne trouva sa propre famille, ni aucune de ses connaissances. »
Plusieurs points frappants dans ce récit : on a à nouveau la figure d’un héros dormant, qui se réveille d’un long sommeil en ayant l’impression d’avoir dormi très peu de temps ; il se balade dans la ville qu’il ne reconnait pas, car le temps est passé par là.
Mentionnons le mythe du jeune berger Endymion. On le décrit comme étant d’une grande beauté, au point que la déesse de la lune, Séléné, en était folle amoureuse.
L’amant de cette dernière, Zeus, plonge Endymion dans un sommeil infini dans la caverne de Latmos, non loin d’Ephèse, accompagné de son chien, et sa beauté fut préservée éternellement (précisons cependant qu’il ne se réveille point de son sommeil !)
Le temps passé dans la caverne
Intéressons-nous maintenant au temps passé dans la caverne.
Les différentes versions de la légende divergent sur ce point, allant en gros de 150 à 400 ans. Jacques de Saroug parle de 372 ans, Jean d’Ephèse indique « 200 ans, plus ou moins » ; La version du Pseudo-Zacharie parle de 188 ans, et le Coran nous dit 309 ans.
Alors pourquoi toutes ces divergences ? Sidney Griffith qu’elles s’expliquent par le fait qu’on ne savait pas calculer avec exactitude le temps qui s’était écoulé entre le règne de Dèce (248 – 251) et celui de Théodose (249 – 251).
Grégoire de Tours explique : « Qu’ils aient dormi 377 ans, comme on le dit, la chose peut être douteuse, puisqu’ils ressuscitèrent l’an du Seigneur 418. Or Dèce régna seulement un an et trois mois, en l’an 252 ; ainsi, ils ne dormirent que cent quatre-vingt-seize ans »
En réalité, il s’est passé exactement 199 ans entre les règnes des deux empereurs. On peut donc dire que Jean d’Ephèse et Grégoire de Tours tombent à peu près juste. Par contre, le Coran (309 ans) et Jacques de Saroug (372 ans) sont les plus éloignés de la bonne réponse.
309 ans, chiffre symbolique
Mais au fait, pourquoi le Coran parle-t-il de 309 ans ?
La raison est très simple : on retrouve le chiffre de 309 ans dans certaines versions de la légende, notamment chez les chrétiens melkites.
Oui mais pourquoi 309 ans, me direz-vous ? Pour les chrétiens, ce chiffre est avant tout symbolique : il correspond, dans certains textes syriaques, à l’année de naissance de Jésus comptée selon l’ère d’Alexandre le Grand.
Certaines régions utilisaient en effet un calendrier dont le comput débutait avec Alexandre, et, selon ce calendrier, la date de naissance de Jésus correspond à l’an 309.
Les chrétiens melkites ont donc repris de chiffre, hautement symbolique pour eux, mais il perd de son intérêt dans le Coran.
La présence du chien
Un détail curieux du récit coranique est la présence d’un chien qui accompagnait les dormants. Durant leur sommeil, le chien se tenait à l’entrée de la caverne, pattes étendues.
Alors, pourquoi la présence du chien est-elle curieuse ? Tout d’abord, parce que le chien est traditionnellement considéré comme impur dans la religion musulmane, alors qu’ici il joue un rôle plutôt positif.
D’autre part, parce que les versions écrites de la légende des dormants ne mentionnent pas un chien, mais un ange !
Sidney Griffith suggère qu’on serait passé d’un ange gardien dans les versions chrétiennes, à un chien de garde dans le Coran. C’est possible, mais il existe en fait une explication beaucoup plus simple : le chien est bel et bien présent dans une version orale de la légende.
Le pèlerin Theodosius indique en effet que les compagnons avaient un chien appelé Viricanus : « dans la Province d’Asie, la ville d’Éphèse, où se trouvent la fratrie des sept dormants et le chien Viricanus à leurs pieds ».
On a également retrouvé un papyrus égyptien du 5e siècle qui contient une prière contre la maladie et associe le chien aux dormeurs : « Devant la patte du chien… et [par l’intercession] des martyrs qui ont témoigné… Sabbatios, Probatios, Stephanos, Kuriakos, préserve ta servante de toute maladie et tu la délivreras de toute maladie de l’âme par le nom du Seigneur. Rédemption du Dieu vivant ».
Les recensions (chrétiennes) ultérieures de la légende ont éliminé la présence du chien pour des raisons dogmatiques évidentes : les animaux étant exclus du salut, ils ne sauraient ressusciter !
Dans le Coran, le chien n’est point nommé. Par contre, il est bien connu dans la tradition islamique postérieure, qui le nomme Kitmîr. Ce nom provient du grec « kimitírion », qui signifie « dortoir » ou encore « cimetière » (notez la ressemblance entre les deux mots).
En tout cas, Kitmîr est un animal révéré dans la tradition islamique. Il est le seul animal admis à entrer au paradis. Sans doute faut-il sur ce point y voir une influence de la tradition indo-iranienne. On pense au chien du paradis chez les Perses, et chez les Indiens, à Rama qui refuse d’entrer dans le ciel d’Indra si l’on n’y admet pas son chien.
En islam, kitmîr possède une fonction magique très forte, comme le montrent de nombreuses amulettes portant son nom. En Afrique du Nord, on soignait les morsures de chien enragé en récitant le verset du Coran mentionnant le chien.
Parlons un peu plus en détail du chien, car cet animal n’est pas là par hasard. Dans les mythes de l’Antiquité, le chien a un rapport très étroit avec la mort et tout ce qui tourne autour.
Dans le paganisme ancien, le chien occupe le seuil entre la vie et la mort, seuil qui correspond exactement à l’état des compagnons durant leur sommeil. Chez les Grecs, cette fonction est symbolisée par Cerbère, le chien de Hadès, gardien de la porte des Enfers.
Lorsque Thésée se retrouve sur la chaine de l’Oubli, gardée par Cerbère, il se retrouve figé, incapable de bouger, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la situation des compagnons dans la caverne.
Le chien est également le symbole de la déesse Hécate, qui représente… la caverne qui permet de régénérer le temps et la vie.
Chez les zoroastriens, on connait funéraire du sagdîd (littéralement : « regard du chien ») voulait qu’un défunt soit considéré comme mort seulement après qu’un chien eut jeté son regard sur son cadavre, mettant en fuite le démon de la corruption du cadavre.
Le chien garde aussi l’entrée du pont de Cinwad par lequel, dans la religion perse, les âmes transitent vers le royaume des morts.
Le Coran et le mythe d'Anubis
Dans une étude stimulante, Geneviève Gobillot a pu montrer que la présence du chien dans le récit coranique est « un héritage des traditions d’origine égyptienne, qui étaient répandues autour de la Méditerranée ».
Dans la mythologie égyptienne, Anubis est le protecteur et gardien des corps momifiés en attente de la résurrection. Il est représenté le plus souvent sous la forme d’un chien allongé sur le ventre, les pattes en avant, ce qui correspond exactement à la position du chien dans le récit coranique.
De plus, le Coran semble établir un lien entre la résurrection des dormants et le chien : « Et Nous les tournons sur le côté droit et sur le côté gauche, tandis que leur chien est à l’entrée, pattes étendues » (18 : 18).
Or, comme le note Gobillot, « il s’agit précisément de la position d’Anubis, gardien des tombeaux, qui séjournait sur le seuil en retournant les morts à droite et à gauche pour conserver leurs corps ».
On y reviendra.
La résurrection
Durant leur sommeil, le Coran rapporte qu’Allâh retournait les compagnons tantôt sur leur droite, tantôt sur leur gauche, apparemment dans le but de soustraire leurs corps des rayons du soleil (et ainsi éviter la putréfaction des chairs). Cette « valse » des corps rappelle le processus de réveil des morts décrit dans la mythologie égyptienne.
On peut lire dans un des Textes des Pyramides : « Lève-toi de son côté gauche et va sur son côté droit », ou encore :
« Ô mon père N, redresse-toi sur ta gauche, (puis) tourne-toi sur ta droite, vers l’eau nouvelle que je t’ai donnée ! Ô mon père N, redresse-toi sur ta gauche, (puis) tourne-toi sur ta droite, vers le pain que je t’ai préparé ».
📕 Epilogue : une fable chrétienne dans le Coran
Ce thread touche à sa fin, et déjà plusieurs remarques peuvent être notées.
Premièrement, il est incontestable que le récit du Coran du Coran s’inspire de la légende des Dormants d’Ephèse. Les points communs sont à vrai dire trop nombreux et trop précis pour plaider la cause de la coïncidence.
On peut voir dans ce tableau que les deux récits suivent, point par point, la même trame.
Le Coran comme bricolage
Deuxièmement, on a vu que la légende des dormants ne repose pas sur un fait historique. Il s’agit bien plutôt d’une sorte de patchwork, ou disons un assemblage, de plusieurs récits mythiques et de fables en tous genres qui circulaient dans l’Antiquité : la caverne comme lieu de renaissance du héros, le thème du « héros dormant », etc.
En bref, il s’agit de ce que Claude Lévi-Strauss appelle un « bricolage », fabriqué à partir de plusieurs éléments de son environnement, qui sont recyclés pour bricoler un nouveau récit. Le Coran apparait à son tour comme une forme de bricolage, non seulement concernant le récit des compagnons de la caverne, mais d’une manière générale à travers la reprise de nombreux textes talmudiques, syriaques, apocryphes, etc.
Le problème de l’authenticité
Abordons pour terminer un dernier problème : celui de l’authenticité du récit coranique. Les faits rapportés par la légende ne transcrivent pas un événement réel mais une fiction littéraire créée à partir d’un « bricolage ».
Or, comme le note avec justesse Gobillot, « le Coran envisage ce récit comme étant historique et non pas simplement allégorique, contrairement aux religieux chrétiens qui l’avaient diffusé au départ »82. Dans le Coran, l’histoire des dormants est introduite par une formule qui insiste sur sa véracité :
« Nous allons te raconter leur récit en toute vérité ». Le mot arabe rendu ici par « vérité » est haqq, qui apparait 287 fois dans le Coran.
Selon Mohammed Arkoun, ce terme renvoie à la notion de « Réel-vrai » par opposition au « faux » (bâtil) :
"Raconter une histoire avec vérité, c’est donc nécessairement l’inscrire dans l’espace ontologique du Réel-vrai : les personnages, les conduites, les lieux, les propos échangés sont tous vrais à la lettre. Dieu ne peut se servir de fables ou de fictions pour dévoiler Ses mystères et enseigner Ses volontés."
Évidemment, les choses deviennent plus compliquées lorsque le « Réel-vrai » est en fait une fiction littéraire de l’Antiquité !
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Sources académiques utilisées pour ce thread :
- Sidney Griffith, « Christian lore and the Arabic Qur’ān: the “Companions of the Cave” in Sūrat al-Kahf and in Syriac Christian tradition »
- Geneviève Gobillot, « Gens de la Caverne »
- Marco Tondello, « The Story of the Sleepers of Ephesus according to the Oldest Extant Text: Manuscipt N.S.S.4 »
- Paul Peeters, « Le texte original de la Passion des Sept Dormants »
- Ernst Honigmann, « Stephen of Ephesus (April 15, 448 – Oct. 29, 451) and the Legend of the Seven Sleepers »
- Thomas Eich, « Muḥammad und Cædmon und die Siebenschläferlegende. Zur Verbindung zwischen Palästina und Canterbury im 7. Jahrhundert »
- Michel Tardieu, « Les Sept Dormants : Magie, facétie, temps infini »
- Naïma Afif, « Un nouveau témoin de l’Histoire des Sept Dormants d’Ephèse. Le manuscript Cambridge Syr. Add. 2020. Texte et traduction »
- Elizabeth A. Clark, The Origenist Controversy: The cultural construction of an early Christian debate
- Peter von Sivers, "Die ‚Häresie der Araber': Eine vernachlässigte Quelle zum Verständnis der Auferstehung im Koran"
- Tor Andrae, "Les origines de l’islam et le christianisme"
- Charles Clermont-Ganneau, « El-Kahf et la caverne des sept dormants »
- Geneviève Gobillot, « Die ‘Legenden der Alten’ im Koran: Die Erzählung von den Schläfern in der Höhle und der Alexander-Roman anhand von Sure 18 »
- Mohammed Arkoun, « Lecture de la sourate 18 »
- Mehdy Shaddel, « Studia onomastica coranica: al-raqīm, caput Nabataeae »
- James A. Bellamy, « Al-Raqīm or al-Ruqūd? A Note on Sūrah 18:9 »
- Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, "Dictionnaire des symboles"
- Yulia Ustinova, "Caves and the Ancient Greek Mind: Descending Underground in the Search for Ultimate Truth"
- Sean Anthony, "Muhammad and the Empire of the Faith: The Making of the Prophet of Islam"
- Juan Cole, "Rethinking the Qur’an in Late Antiquity"
- David Sidersky, "Les origines des légendes musulmanes dans le Coran et dans les vies des prophètes"
- David Adams Leeming, "Mythology: The Voyage of the Hero"
- Elissa R. Henken, « Sleeping King [Sleeping Hero] »
- Gilles Lecuppre, « Rois dormants et montagnes magiques »
- Pieter van der Horst, « Pious Long-Sleepers in Greek, Jewish, and Christian Antiquity »
- Alden A. Mosshamme, "The Easter Computus and the Origins of the Christian Era"
- Miguel Ángel Andrés-Toledo, « Reshaping Religious Traditions: The Seven Sleepers of Ephesus and the Zoroastrian Golden-eared Dog »
- Karl Preisendanz, "Papyri graecae magicae, Die griechischen Zauberpapyri"
- Farouk Yahya, « Talismans with the Names of the Seven Sleepers of Ephesus/Ashāb al-Kahf in Muslim Southeast Asia »
- Flavia Ruani, « Cave Canem! Notes sur le rejet du salut des animaux chez quelques auteurs syriaques »
- Mette Bjerregaard Mortensen, « Commentaire de la sourate 18 »
- Georges Archer, « The Hellhound of the Qur’an: A Dog at the Gate of the Underworld Hellhound »
- J. Edward Walters, « Sleep of the Soul and Resurrection of the Body: Aphrahat’s Anthropology in Context »
- Gabriel Said Reynolds, The Qur’an and Its Biblical Subtext
- Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage
- Stith Thompson, Motif-index of Folk-literature: A Classification of Narrative Elements in Folktales, Ballads, Myths, Tables, Medieval romance, Exempla, Fabliaux, Jest-books, and Local Legends

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