Maestro (Al-Kalam.fr)
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@OrpheeDuNeoulf

7 تغريدة 21 قراءة Dec 03, 2023
🧶 #Thread : Aux origines de l’islam : une querelle théologique sur la nature de Jésus ?
🔸 Dans le dernier épisode, on a vu que le portrait des « associateurs » dressé par le Coran ne correspondait pas à l’image donnée plus tard dans les sources musulmanes. Les soi-disant « associateurs » sont en réalité principalement des monothéistes, juifs et chrétiens.
🔸 Il faut donc (re)placer l’émergence de l’islam dans un contexte de querelles théologiques entre monothéistes.
🔸 De nombreux éléments permettent d’identifier l’islam primitif comme un mouvement à la périphérie du christianisme, qui va peu à peu se détacher de sa matrice « judéo-chrétienne » pour devenir graduellement une nouvelle religion autonome, destinée à « remplacer » celles qui l’ont précédée.
🔸 En histoire des religions, on parle de « supersessionisme structurel ».
🔸 Les élites de l’empire arabe formé lors des conquêtes s’étaient installées en Syrie-Palestine et dominaient une population en grande majorité chrétienne.
🔸 La période est marquée par une profonde crise au sein du christianisme, qui s’était divisé sur la question de la nature de Jésus. Aux côtés de la doctrine « officielle », chalcédonienne, deux principaux courants s’étaient formés : le diphysisme, professé par Nestorius, professait que la personne de Jésus renfermait deux natures distinctes, l’une humaine et l’autre divine.
🔸 En réaction, les monophysites affirmaient l’existence d’une seule nature divine en Jésus, qui avait absorbé sa nature humaine « comme la mer absorbe une goutte d’eau ». Les élites arabes ont pris part à ces querelles théologiques, qui étaient connues jusqu’en Arabie, et ont cherché à définir leur propre christologie.
🔸 En 644, un débat a lieu entre un patriarche chrétien, Jean III, et ‘Umayr ibn Sa‘d, l’émir des Agaréens (c’est-à-dire des Arabes). Il s’agit en quelque sorte du plus ancien dialogue « islamo-chrétien », même si évidemment, il est anachronique de parle d’islam ou de musulmans avant la fin du 7e siècle.
🔸 L’émir demande au patriarche des preuves tirées de la Bible des trois dogmes chrétiens qui lui posent un problème : que le Christ est Dieu, que Dieu est né de la Vierge et que Dieu a un fils. Ce qui est remarquable dans ce dialogue, c’est que l’émir n’évoque à aucun moment le Coran (ni même Muhammad). Et pour cause : à cette époque, le Coran est toujours en période de gestation, et les polémiques christologiques qu’il renferme sont précisément à situer dans ce contexte de confrontation entre les nouveaux arrivants Arabes, et les chrétiens.
🔸 Cela semble confirmé par une étude de Frank van der Velden, qui montre qu’une partie de la sourate 3 a été composée en réponse à une lettre, datant des années 660, d’un évêque syrien défendant le dogme chrétien.
🔸 Certains passages du Coran peuvent être qualifiés de pro-chrétiens (voire dans certains cas, carrément de chrétiens tout court), alors que d’autres prennent clairement distance avec le christianisme et même l’attaque frontalement.
🔸 Un exemple très parlant concerne l'attitude ambivalente vis-à-vis des chrétiens :
"Tu trouveras certainement que les Juifs et les associateurs sont les ennemis les plus acharnés des croyants. Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent: "Nous sommes chrétiens." C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil" (sourate 5.82)
Ce verset, favorable aux chrétiens, est contredit par un autre verset sans doute plus tardif :
"Ô les croyants ! Ne prenez pas pour alliés les Juifs et les Chrétiens; ils sont alliés les uns des autres. Et celui d’entre vous qui les prend pour alliés, devient un des leurs. Certes, Allah ne guide pas les gens injustes" (5.51)
🔸 Carlos Segovia, dans son livre The Quranic Jesus : A New Interpretation, a ainsi divisé les passages sur Jésus en deux catégories :
🔸 P1 : les passages (pro-)chrétiens, qui cherchent des points de convergence avec les chrétiens, ou qui utilisent des arguments d’origine chrétienne (3.45-9 ; 4.156 ; 19.16-33 ; 21.91 ; 66.12, etc.) Ces versets (dont certains semblent répondre à des textes juifs anti-chrétiens écrits dans des années 650) auraient été composés à l’époque de Mu‘āwiya, dont on a vu l’attitude positive à l’égard des chrétiens.
🔸 P2 : les passages anti-chrétiens, qui polémiquent contre les dogmes du christianisme et mettent une barrière entre les chrétiens et les croyants (4.161 ; 5.116-7 ; 19.34-6, etc.).
🔸 Ces textes, plus tardifs, remonteraient à ‘Abd al-Malik, qui peut être considéré comme le premier calife de l’islam (c’est d’ailleurs sous son règne que le nom « islam » apparait pour la première fois). C’est aussi sous son règne que le Coran a vraisemblablement été compilé et finalisé, sous son règne que la figure prophétique de Muhammad (dont le nom est absent des inscriptions anciennes et même de la shahada !) est mise en avant.
🔸 Et c’est encore sous son règne qu’est construit le Dôme du rocher (sur le modèle d’une église palestinienne) qui affiche clairement la christologie officielle de la nouvelle religion impériale, qui professe que Jésus n’est qu’un Messager, et qui s’en prend ouvertement à la trinité.
🔸 L’islam tel qu’on le connait aujourd’hui, il faut le répéter, est une construction qui s’est opérée sur une période longue d’au moins un siècle, où l’on est passé d’un mouvement à la périphérie du christianisme
[NB : et non pas un « mouvement chrétien » à une nouvelle religion. L’analyse du Coran par la méthode historico-critique, et le recoupement des sources anciennes, permettent d’argumenter très fortement en ce sens.]
Sources :
- Guillaume Dye, "La théologie de la substitution du point de vue de l'islam"
- Carlos Segovia, "The Quranic Jesus : A New Interpretation"
- François Nau, "Un Colloque du Patriarche Jean avec l'Émir des Agaréens"
- Frank van der Velden, "Konvergenztexte syrischer und arabischer Christologie: Stufen der Textentwicklung von Sure 3, 33–64"
- Robert Hoyland, "In God's Path"
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‼️ PS : Je rajoute cette partie très importante que j'avais omise :
🔸 En 661, un membre de l’élite arabe, Mu‘āwiya, est proclamé « commandeur des Croyants » (amīr al-mu’minīn) à Jérusalem et fonde la dynastie omeyyade.
🔸 On sait grâce aux sources anciennes que Mu‘āwiya a mené une politique favorable aux chrétiens, qu’il était lui-même marié à une chrétienne, et que de nombreux chrétiens faisaient partie de son entourage proche et de son administration (dont la langue officielle était encore le grec).
🔸 Plus intrigant encore, les sources indiquent que Mu‘āwiya visita les églises du Saint-Sépulcre et de Sainte-Marie (où il aurait même prié la Vierge), et qu’il invoqua la divinité de Jésus dans le but d’obtenir un morceau de tissu qui lui aurait appartenu.
🔸 Il est très clair au regard de tout cela que le règne de Mu‘āwiya se situe à une période où le proto-islam est encore un mouvement à la périphérie du christianisme.

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